Un écrivain en vérité n’a pas de langue

Je ne résiste pas à l’envie de partager ces extraits entendus cet après-midi sur France Culture :  Entretien avec Silvia Baron Supervielle au Salon du Livre

« La relation d’un écrivain à la langue est particulière et plus encore s’il est un étranger. Un écrivain en vérité n’a pas de langue. Avec l’écart qui me séparait du français, je me suis essayée d’écrire dans cette langue. Avec le temps, je compris que j’étais capable de m’en servir sans avoir de tradition. […] Je me suis prêtée à la langue française. Ce fut comme dénuder cette forme souple, lumineuse, qui m’offrait la possibilité de l’inventer. Je crois que je n’aurais pas écrit en français si je n’aimais pas la France. Mais je suis sûre que j’écris dans cette langue parce que je viens d’ailleurs. J’ai besoin de maintenir l’écart fondateur entre la langue et moi : il me renvoie une image qui est celle de tous les hommes. Un écrivain est à la recherche de son moi central et général. En se servant d’une langue moins familière que la sienne, il a l’impression, sinon de le dévoiler, du moins de le transfigurer. »

« Il est difficile pour qui a quitté sa langue de conserver celle-ci intacte. Constater ceci est douloureux. Or deux langues au même niveau de connaissance ne peuvent pas subsister chez l’homme. Lorsque l’une d’entre elle progresse, l’autre recule. La généralité des écrivains transplantés présume qu’il est préférable d’oublier la première langue afin d’entrer définitivement dans la seconde. Je ne me range pas à cet avis. Il n’est pas nécessaire pour écrire d’entrer dans une langue ou d’en être le maître. Je me maintiens, comme je le peux, en équilibre sur le bord de la langue, où j’ai l’illusion d’entrevoir le reflet de l’univers. »

Extrait de « L’alphabet du feu, petites études sur la langue » – Silvia Baron Supervielle

Dans cet entretien, Silvia Braon Supervielle nous propose un point de vue étonnant sur son rapport à la langue où l’excellence finalement la priverait d’une certaine forme de liberté. Cette non-maîtrise du français, qu’elle revendique et cherche à préserver, la dégage du poids de la culture et de la tradition de cette langue. Je trouve ça très intéressant. Je le mets en lien avec tous les problèmes de légitimité et d’inhibition auxquels les apprenants se confrontent dés lors qu’on entre dans des domaines artistiques. Je le vois même avec les enfants en arts visuels, en musique et en anglais mais, bien sûr, plus encore avec des adultes. Je ne sais pas vraiment si ce constat est valable dans d’autres cultures mais je pressens que le rapport à l’erreur très français est aussi engagé.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s