Organologie de la sphère académique

La conférence de Bernard Stiegler, organisée par Paris 3 vient de se terminer. Fidèle à lui-même jusque dans ses titres !

Je n’aime pas le noir de ses idées,
je n’aime pas l’élitisme dont il fait montre,
je n’aime pas avoir besoin d’un dictionnaire pour lire ou écouter,
je ne peux pas m’empêcher de voir quelqu’un qui incarne ce que le numérique remet en cause ,
mais je perçois parfois la prolétarisation des esprits dont il parle si souvent,
et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il a probablement raison …
Je préfèrerais tellement croire Michel Serres !

La conférence sera diffusée sur Canal U dans quelques jours.
Sur le Skhole.fr, Petite Poucette : la douteuse fable de Michel Serres

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Enfin les invitations …

Après plusieurs mois de recherches et d’échanges de courriers, nous jetons l’éponge ! Pour le cours Visioconférences : techniques et uages, Juliette Delachambre, Guillaume Augé et moi, avons choisi le thème du E-leaning en Asie Emilie Viret, une ancienne étudiante du Master AIGEME, a rapidement répondu favorablement à notre invitation. Elle partagera son expérience au Laos avec nous le 10 juin. Mais nous avons passé plusieurs mois à tenter de trouver un autre intervenant … sans succès pour diverses raisons avec l’impression désagréable d’avoir passé beaucoup de temps et d’énergie sur un aspect où nous n’avions pas les leviers : en effet aucun d’entre nous ne possède de réseau en Asie dans ce domaine.

Je dois avouer que c’est moi qui ai entraîné mes comparses du Master dans cette voie. Mon intérêt pour la question fait suite à un stage que j’ai effectué au Cambodge dans une classe bilingue khmère / français, il y a quelques années. J’ai alors pu réaliser que certaines de nos pratiques pédagogiques n’étaient pas nécessairement adaptées aux habitudes éducatives et cultuelles de tout pays… La question se pose pour moi avec la même acuité pour le eLearning.  La littérature dans ce domaine fait peu de place à la différenciation culturelle et semble postuler que nous pouvons tous apprendre de la même façon et partout dans le monde indépendamment de notre environnement culturel. J’attends donc avec impatience ce qu’Émilie Viret nous en dira.

En attendant, voici notre invitation pour cette visioconférence qui fait donc partie des lundis du M@ster.
afficheInvitation VisioElearningAsie
Je vous invite à visiter le blog des Lundis du M@ster pour en savoir plus sur notre intervenante.

Salon Expo-l@ngues, les 6-9 février 2013

expolanguesJ’ai pu me rendre à  Expo-l@ngues les 6 et 8 février derniers et malgré une édition spéciale numérique je rentre assez déçue. Des visiteurs professionnels rencontrés sur place n’étaient guère plus enthousiastes.

Une première conférence annonçait pourtant la révolution numérique des ressources linguistiques. Introduite par le directeur de Vocable, celui-ci a repris les poncifs habituels sur le corps enseignant freinant les innovations et percevant les entreprises comme les loups dans la bergerie (on observe pourtant un nombre croissant de partenariats Éducation Nationale / entreprise privée) et réaffirmant la concordance des outils du Web 2.0 avec la perspective actionnelle. Un certain nombre de ces outils et leurs avantages ont été passés en revue sans grande nouveauté (motivation, authenticité, interaction, collaboration, …) par différents intervenants. Il a été rappelé qu’il ne fallait pas céder à la séduction et qu’en ce sens, le projet devait toujours définir la pertinence d’une ressource et non l’inverse !

Telecom Paris Tech a par contre présenté un projet qui m’a semblé très intéressant : « Cross-Cultural Connections » débuté en 2003 entre Paris et le Smith College (États-Unis). Pendant un semestre, les étudiants se retrouvent pour des conversations hebdomadaires en temps réel, grâce à des caméras Web (petits groupes) et lors de visioconférences (deux classes entières). Leurs conversations synchrones sont nourries par une série d’activités asynchrones (questionnaires Cultura, forums, autobiographies, images culturelles, « paquet culturel », comparaisons de films, échanges de musique) qui se déroulent tout au long du semestre et visent à accroître, grâce à une approche comparative, leurs compétences linguistiques et interculturelles.

Une information attrapée au vol lors d’une autre conférence et émanant de la responsable de centre de ressources des langues de Paris 7 (et à laquelle j’ai encore du mal à croire) : 65 % des étudiants en 1ère année de licence auraient un niveau compris entre le A1 et le A2 ….pourcentage qui en dit long sur le niveau français en langue étrangère.

Étonnant aussi, sur les stands et malgré le thème du numérique, un ou deux TBI, un seul fournisseur de solutions de baladodiffusion, peu de présentations d’outils numériques. Certains éditeurs ont bien ajouté des « i tools » à leur offre ou proposent des contenus numérisés mais la promotion en était plutôt timide …

L’offre était par contre riche pour les séjours linguistiques et l’édition papier. Toutes ces sociétés engagées dans l’économie papier ont-elles du mal à trouver un modèle économique numérique satisfaisant ? Il faut par exemple regarder dans le catalogue de CLE International pour voir leurs nouveautés 2012-13 : tablettes et smartphones avec des contenus numériques originaux … Je n’ai rien vu sur leur stand…

L’éducation aux médias, quels enjeux, quelles perspectives ?

À l’occasion de la sortie du n°4 de Jeunes et Médias, les Cahiers francophones de l’éducation aux médias, consacré à l’éducation aux médias dans le monde, une conférence internationale est organisée le 17 décembre 2012 : « L’éducation aux médias, quels enjeux, quelles perspectives, regards croisés entre la France et le Canada » avec Geneviève Jacquinot (Professeur émérite de l’université Paris 8) et Jacques Piette, (Professeur des universités à l’université de Sherbrooke au Québec).

Au Canada, l’origine de cette préoccupation vient du monde associatif, plus précisément de mouvements religieux dont les valeurs étaient parfois mises à mal par les médias. Le cercle universitaire s’en est saisi plus tard et sous un angle plus « technique » de manipulation d’objets médiatiques. Le système éducatif canadien a plutôt produit un ensemble d’« Éducations à » (éducation à la citoyenneté, éducation à l‘image, …) qu’une réponse plus globale. En France, c’est au contraire le monde de l’éducation qui est à l’origine de cette réflexion.

Pourtant Geneviève Jacquinot comme Jacques Piette font les mêmes constats et regrettent tous deux la superficialité de cette démarche dans les systèmes éducatifs français et canadien. Il y a peu de formations réelles et distanciées alors même que les étudiants d’aujourd’hui font montre de peu de pensée critique même au niveau universitaire. Le mythe des digitale natives avec lequel il faut finir est là encore cité : il n’y a pas de compétences spontanées, c’est illusoire ! Les potentialités qu’offrent les nouveaux médias ne pourront pas être exploitées sans une éducation ad hoc.

Alors faut-il en faire une discipline à part entière afin qu’elle bénéficie d’un créneau réservé ?
Ni Geneviève Jacquinot ni Jacques Piette ne souhaitent aller dans cette direction. C’est pour eux une démarche transdisciplinaire, une méta-discipline qui devrait modifier l’ensemble du milieu scolaire et ne pas être cloisonnée dans une discipline ni remisée en annexe des cursus. Méta-discipline dans le sens où elle met en jeu la pensée critique, au cœur finalement de tous les apprentissages disciplinaires.

L’introduction du numérique n’a pas fait élargi l’horizon. Au contraire, on utilise des services, des technologies sans réflexions ni pensée critique. Ce chantier des nouvelles technologies devrait ouvrir non pas uniquement sur la maîtrise technique mais aussi la maîtrise sémantique et sociale. Nous ne sommes plus dans un système de transmission unique des connaissances. Ce constat rend nécessaire de repenser la totalité du système éducatif. Aujourd’hui chacun innove dans son coin sans changer le système, il faut apprendre à penser avec ces nouveaux dispositifs techniques et ces services.

Jacques Piette propose de partir de l’environnement culturel et médiatique des élèves pour le faire entrer dans les classes en s’appuyant sur les jeux et le travail collaboratif. La pédagogie doit s’appuyer sur les compétences des élèves même si elles sont parcellaires, s’appuyer sur ce qu’ils savent pour les faire bouger, pour pouvoir répondre aux questions qu’ils se posent sur la société. Il évoque la culture mosaïque faite d’éléments juxtaposés et dispensé par l’école parallèle [télévision, médias] face à la culture intégrée au développement de laquelle est vouée l’institution scolaire[1].

Il faut parvenir à dépasser la limitation actuelle de la démarche souvent réduite dans le système éducatif à une liste de checkup et au développement des pseudo-compétences qui ne débouchent pas sur l’émergence d’une réelle pensée critique ni ne modifient les comportements et l’attitude des élèves face aux médias. L’éducation aux médias reste encore malheureusement trop souvent un slogan. Travailler avec des cercles autres que celui de l’éducation peut représenter une piste puisque nous sommes entrés dans une société où les accès à la connaissance et à l’information sont multiples.

A l’écoute de cette conférence, il est clair que l’éducation aux médias soulève des problématiques similaires à celle du numérique. Faut-il en faire un enseignement à part entière en prenant le risque de les cloisonner ? Je suis aussi tentée de répondre négativement . Pourtant dans l’état actuel de leur enseignement, la distance entre le discours politique et la réalité du terrain est énorme et je ne vois rien qui à l’heure actuelle qui permette de la réduire.

Ces différents constats nécessitent plus que jamais l’ouverture d’un vaste chantier prospectif dont le maître mot reste la pensée critique.

Salon Educatec Educatice 2012

logoLe salon Educatec Educatice 2012 a rassemblé les 21, 22 et 23 novembre derniers de nombreux acteurs autour de l’éducation et de l’innovation numérique du primaire à l’enseignement supérieur. Il a aussi permis de mettre en lumière les distances qui séparent les discours des éditeurs, constructeurs, collectivités territoriales, institutions publiques, universitaires et enseignants. Les temps sur lesquels ils se positionnent ne sont pas les mêmes, leurs motivations et leurs objectifs non plus. On peine parfois à trouver un point de convergence. En témoigne cette réaction d’un enseignant suite à la conférence sur l’université d’été LUDOVIA : « je ne me reconnais pas dans ce que je viens d’entendre, je n’appartiens apparemment pas au même monde. Chez moi, la mairie a à peine fini de payer les murs de l’école, nous sommes très loin des questions de nouvelles pédagogies et de partage de ressources et d’expériences.»
En résulte une vision peu claire de cet espace à conquérir dans les succès des uns ou des autres ne reposeront pas nécessairement sur une légitimité pédagogique. Beaucoup d’offres, beaucoup de communication … pour quelle réalité ?

table interactiveLes industriels insistent sur le retard français (24ème position sur 27 en Europe) et appuient leur discours sur la société définitivement numérique, sur les caractéristiques d’apprentissage de la génération Y et sur la demande pressante des parents pour accélérer la pénétration des TICE dans l’enseignement. Sur les stands des constructeurs, on trouve essentiellement des TBI, beaucoup de tablettes cette année, quelques tables interactives nouvellement arrivées sur le marché (et de nombreuses offres pour l’enseignement scientifique et technique) pour ce qui concerne le matériel et des TBIciels, ENT, accès, partage et création de ressources pour les logiciels et services avec bien sûr de nombreuses offres intégrées.

demonstration classe 1On a pu assister à des démonstrations d’enseignants accompagnés de leurs élèves rendant compte de projets académiques ou municipaux plus ou moins ambitieux qui révèlent autant de politiques du numérique que d’entités territoriales. Ces démonstrations sont encore souvent orientées sur les fonctionnalités des outils, les réflexions autour des approches pédagogiques nécessairement différentes et des conséquences sur l’organisation du travail n’ont pas vraiment trouvées place sur ces espaces mais plutôt sur les colloques et conférences. Dans les coulisses, la distance entre le discours des enseignants et celui des élus ou représentants de l’institution reste notable ….

Les collectivités territoriales qui ont en charge le financement matériel des politiques du numérique pour le primaire et le secondaire prennent acte de ces mutations majeures et tentent de rester dans la course du changement sociétal et culturel. Des efforts financiers très importants sont consentis et les élus se demandent légitimement s’ils sont rentables et efficacement utilisés. Ces collectivités ne veulent plus être de simples payeurs. Elles demandent un droit de regard et veulent être associées dès le début des projets. Les rapprochements entre élus, chefs d’établissements ou représentants de l’Education Nationale sont effectivement plus étroits qu’auparavant.

Conférences et tables rondes
État des lieux du numérique dans l’enseignement : Après plus de 10 ans nous en sommes toujours au stade de l’expérimentation et la pénétration reste faible malgré de nombreuses politiques mises en place au cours de ces dernières années. Les résistances au changement se déplacent progressivement : plus d’enseignants sont convaincus de l’intérêt de ces nouveaux outils mais ils s’estiment toujours mal accompagnés. Les projets innovants, les moteurs du changement sont souvent le fait d’initiatives individuelles d’un petit nombre d’enseignants investis et passionnés.
Ces expériences menées un peu partout sur le territoire en autonomie bien souvent sont-elles reproductibles et avec quelle acculturation des enseignants pour y parvenir ? Sont-elles toutes légitimes ? Selon l’Agence des Usages des TICE, elles doivent maintenant pouvoir être évaluées, qualifiées et partagées afin d’établir un état de l’art et un accès aux ressources facilement identifiable par tous. Ce qui n’est pas encore le cas, de nombreux acteurs établissent leurs propres analyses, bilans…

Pertinence des outils numériques pour l’enseignement. Qu’apporte cette technologie ? Permet-elle d’améliorer l’apprentissage ? Amène-elle les élèves vers plus de réflexions ? De nombreuses études même si elles restent prudentes pointent le fait que les outils numériques en eux-même n’apportent pas de réels bénéfices. Seule la pédagogie différente avec laquelle on les utilisera pourra œuvrer dans ce sens. Ces outils permettront peut-être de répondre à des besoins individuels de nos élèves dans un système collectif, là où la pédagogie de travail par petits groupes n’a pas permis d’y répondre alors même qu’elle peut être difficile à mettre en œuvre. Certaines compétences transversales et comportementales dont l’autonomie sont difficiles à acquérir dans le cadre actuel. Ces nouveaux outils pourront peut-être apporter une solution. Pour autant, ils ne sont pas toujours légitimes ni appropriés. La lecture sur écran par exemple est plus lente et plus fatigante que sur papier. Ainsi si la dématérialisation des supports rend possible l’individualisation des parcours et la différenciation, il ne faut pas occulter la charge cognitive supplémentaire et veiller à ne pas verser dans le surcharge sous peine d’être contre-productif. Il est donc nécessaire de chaque fois s’interroger sur la légitimité de nos choix technologiques et d’apporter un soin particulier à la sélection des ressources afin de veiller à leur adaptation et leur adéquation..

Impact des outils du numérique dans l’enseignement : Outre les méthodes pédagogiques à adapter, les outils de mobilité en dehors de la classe peuvent avoir des résultats positifs mais demandent quoi qu’il en soit un accompagnement par l’enseignant au même titre que n’importe quelle activité en classe. Comment organiser l’accompagnement de ces activités en dehors du temps et du lieu scolaire ? Plus généralement, le TBI et les outils de mobilité prennent sens dans une gestion plus individualisée des parcours des élèves qui complexifie le travail de l’enseignant. La gestion du temps pédagogique dans et en dehors de la classe nécessitera sans doute de repenser le statut de l’enseignant…

Bonus

Les deux acronymes vedettes de ce salon :
BYOD : Bring Your Own Device. (Cette pratique consiste à utiliser ses équipements personnels dans un contexte qui ne l’est pas. Cette nouvelle tendance pose avant tout des questions sociales, juridiques et de sécurité de l’information.)
ATAWAD : Any Time, Any Where, Any Device : informatique ubiquitaire

beneyluUn superbe exercice de communication par l’un des créateurs de BENEYLU venu partager avec nous les « 10 secrets pour vivre heureux avec son ENT ». Des visuels accompagnaient chacun de ses « secrets », images plutôt désuètes, rassurantes sans aucun contenu technologique … humaines quoi ! Le discours convoquait une vieille représentation de l’instituteur bienveillant et précisait que l’enseignant doit continuer à faire ce qu’il a toujours fait, il est dans sa classe et gère ses élèves. Seul l’outil change. Discours réitéré dans différentes tables rondes… On sent bien là la nécessité de rassurer le corps enseignant !

glupGLUP (Génération Ludo Pédagogique), un outil de génération de mini-jeux sérieux en flash gratuit développé par le CRDP de Versailles Disponible sur glup.crdp.ac-versailles.fr